L’oubli des anciens best-sellers : quand la gloire littéraire s’efface
Le XIXe siècle a été l’âge d’or du roman populaire en France. Des millions de lecteurs suivaient avec passion les aventures des personnages de
Paul de Kock,
Eugène Sue,
Alexandre Dumas,
Xavier de Montépin ou encore
Fortuné du Boisgobey. Ces écrivains, adulés en leur temps, vendaient à des dizaines, parfois des centaines de milliers d’exemplaires. Pourtant, à quelques exceptions près, leur nom ne résonne plus dans la mémoire collective, leurs œuvres ont disparu des rayonnages des librairies et leurs personnages se sont évaporés dans l’histoire littéraire.
Le roman-feuilleton, autrefois triomphant, devenu désuet.
L’oubli de ces écrivains est en grande partie lié au changement des modes de lecture. Le feuilleton, qui faisait vibrer les lecteurs à chaque nouvel épisode dans la presse quotidienne, a perdu son attrait avec la montée du roman en un seul volume et la diversification des loisirs. La littérature s’est réorientée vers des formes plus resserrées, plus psychologiques, laissant derrière elle les vastes fresques mélodramatiques et sensationnalistes du XIXe siècle.
Des auteurs écrasés par un « canon » littéraire restrictif.
Si
Dumas et
Jules Verne ont survécu à l’épreuve du temps, c’est notamment parce que leurs œuvres ont été régulièrement rééditées, adaptées en films, en bandes dessinées, en séries. D’autres, comme
Eugène Sue ou
Xavier de Montépin, ont été écartés de la mémoire littéraire, considérés comme trop commerciaux, trop « faciles » ou trop datés. La postérité a retenu
Hugo et
Balzac comme piliers du roman du XIXe siècle, reléguant dans l’ombre ceux qui, pourtant, étaient tout aussi célèbres en leur temps.
Un effacement progressif des œuvres et des noms.
Le cas de
Fortuné du Boisgobey est frappant : au sommet de sa carrière, il se vendait plus que
Zola et
Maupassant réunis. Aujourd’hui, ses romans policiers, précurseurs du genre, sont quasiment introuvables. De même,
Paul de Kock, qui était si populaire que son nom servait d’enseigne aux librairies, est aujourd’hui un écrivain fantôme, ses œuvres rarement rééditées. Même
Les Mystères de Paris d’Eugène Sue, qui fit trembler et pleurer la France entière, n’est plus guère lu en dehors des cercles d’érudits.
L’érosion naturelle de la mémoire littéraire.
L’oubli littéraire est un phénomène inéluctable : chaque époque consacre de nouveaux auteurs et en relègue d’autres au silence. Certains écrivains sont redécouverts, souvent par hasard ou grâce à l’intérêt d’un éditeur audacieux, d’un universitaire curieux, d’une adaptation cinématographique. Mais pour beaucoup, le silence est définitif. Qui se souvient encore de Frédéric Soulié, de Jules Claretie, d’Émile Richebourg ou de Pierre Benoit, pourtant auteurs de véritables best-sellers ?
Ainsi va la gloire littéraire : immense, parfois fulgurante, mais toujours fragile face au temps. Ce qui faisait frémir des générations entières devient poussière sur des pages jaunies, et les noms des écrivains d’hier s’effacent lentement, happés par l’oubli.
La plupart des écrivains ambitionnent, consciemment ou non, de laisser une trace, mais cette aspiration se heurte à une réalité implacable : la mémoire collective est sélective, parfois injuste. Il est fascinant de voir à quel point la littérature, qui prétend défier le temps, est soumise aux mêmes lois que toute autre production culturelle : elle s’efface si elle n’est pas entretenue, défendue, réactualisée.
Faut-il alors regretter ces disparitions ou accepter que la littérature, comme toute chose, obéit au cycle de l’oubli et de la redécouverte ? Certains écrivains ressurgissent après des décennies, voire des siècles, grâce à un universitaire curieux, une adaptation cinématographique, une réédition audacieuse. D’autres ne reviennent jamais, engloutis par la marée du temps. Peut-être est-ce là l’essence même de la littérature : un champ mouvant où rien n’est jamais définitivement acquis, où chaque livre joue son destin à travers le prisme capricieux de la mémoire collective.
Voici quelques écrivains dont les oeuvres sont ainsi passées « de la vitrine à la remise » :
Paul de Kock (1793-1871) fut l’un des romanciers populaires les plus prolifiques du XIXe siècle, célébré pour ses récits empreints d’humour et de sentimentalisme qui dépeignaient la vie quotidienne de la petite bourgeoisie parisienne.
Sa notoriété fut telle qu’une véritable adulation populaire s’en est suivie, avec des sociétés d’amateurs se réunissant pour célébrer ses œuvres et suivre ses publications.
Son ouvrage le plus vendu,
La Laitière de Montfermeil (1832), incarne parfaitement son style mêlant comédie et drame, et offrait à ses lecteurs un tableau pittoresque d’un Paris authentique et accessible.
Adolphe Belot (1829-1890) s’est fait connaître par ses romans à scandale qui abordaient des thèmes osés pour l’époque, explorant les travers de la société bourgeoise et les tabous de son temps.
La popularité de Belot s’exprimait notamment par le succès retentissant de
Mademoiselle Giraud, ma femme, qui avait suscité l’attention et la polémique de la presse lors de sa parution.
Ce roman, paru en 1870, raconte l’histoire d’un jeune mari confronté à la révélation d’une liaison interdite, captivant un large public par son audace narrative et sa critique implicite des conventions sociales.
Xavier de Montépin (1823-1902) fut un maître du roman-feuilleton dont les aventures passionnées attiraient des millions de lecteurs chaque semaine.
Il jouissait d’une renommée telle que ses romans étaient lues en simultané dans tout le pays et adaptés en divers médias, consolidant sa position dans l’imaginaire collectif.
Son succès le plus marquant fut
La Porteuse de pain (1884), une œuvre feuilletonistique riche en émotions et rebondissements, qui mêlait drame et aventure et qui fut adaptée en théâtre et en cinéma.
Fortuné du Boisgobey (1821-1891) était un écrivain prolifique dont les intrigues criminelles et les récits à suspense le plaçaient en tête des ventes littéraires de son temps.
Il était reconnu pour la capacité de ses romans à captiver un public avide de sensations fortes, ce qui lui valut une popularité dépassant parfois celle de ses contemporains les plus célèbres.
Son ouvrage phare,
Le Forçat colonel (1872), raconte avec vigueur l’histoire d’un officier injustement accusé, dont l’intrigue haletante a marqué durablement l’univers du roman policier.
Pierre Benoit (1886-1962) est peut-être le moins oublié de la liste. Il s’était imposé comme un romancier d’aventure et de mystère, jouissant d’une notoriété internationale qui lui valut l’élection à l’Académie française.
La célébrité de Benoit se mesurait à l’aune de l’adaptation cinématographique de ses œuvres et de leur traduction dans de nombreuses langues, faisant de lui un phénomène littéraire de l’entre-deux-guerres.
Son roman le plus vendu,
L’Atlantide (1919), relate la découverte d’une cité perdue dans le Sahara, mêlant exotisme et mystère, et a fasciné un public mondial par son récit d’aventure et de légende.
Marcel Prévost (1862-1941) fut un romancier renommé pour sa capacité à explorer la psychologie et les mœurs féminines avec une sensibilité qui marqua son époque.
Sa célébrité se traduisait par l’immense succès qu’il rencontra lors de la parution de ses œuvres, suscitant débats et réflexions sur la place de la femme dans la société moderne.
Son livre le plus vendu,
Les Demi-Vierges (1894), analyse avec finesse et polémique les dilemmes moraux et sociaux de la bourgeoisie, offrant un regard incisif sur la condition féminine à la fin du XIXe siècle.
Paul Bourget (1852-1935) fut un écrivain de renom dont les romans psychologiques et moraux captivaient un public cultivé, faisant de lui une référence dans la littérature de mœurs de son temps.
Sa notoriété s’est confirmée par son élection à l’Académie française, qui soulignait l’importance de son influence dans le débat intellectuel et littéraire de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.
Son ouvrage le plus vendu,
Le Disciple (1889), dépeint avec acuité les conflits moraux d’un jeune homme influencé par des idéaux rationalistes, et critique subtilement les hypocrisies de la société bourgeoise.
Émile Richebourg (1833-1898) était un auteur qui a su émouvoir ses lecteurs grâce à ses romans sentimentaux et mélodramatiques, construits autour d’histoires poignantes et émouvantes.
Sa célébrité se manifestait par l’adaptation fréquente de ses œuvres pour le théâtre, qui témoignait de son immense popularité auprès d’un public large et passionné.
Son livre le plus vendu,
Les Deux Berceaux (1874), raconte l’histoire déchirante de deux enfants des Vosges, des années 1850 jusqu'à la perte de l'Alsace-Lorraine, dans le style feuilletonnesque caractéristique de Richebourg. Il mêle suspense, drame et émotion, offrant une plongée dans les bouleversements sociaux et personnels de l’époque.
Jules Claretie (1840-1913) fut un écrivain, critique et académicien dont la production littéraire reflétait l’effervescence culturelle de la IIIe République.
Il jouissait d’une grande popularité, sa double casquette d’écrivain et de critique renforçant son influence dans les milieux littéraires et artistiques de son temps.
Son roman le plus vendu,
Le Prince Zilah
(1884), mêle intrigue, passion et trahison en retraçant l’histoire d’un noble confronté aux affres de l’honneur et de la vengeance, captivant ainsi un large public.
André Corthis (1882-1952) fut une romancière reconnue pour son style raffiné et sa sensibilité poétique, qui séduisit un lectorat en quête d’émotions subtiles et de beautés littéraires.
Elle jouissait d’une notoriété certaine, notamment après avoir remporté le prix Femina, ce qui témoignait de l’appréciation critique et populaire de ses œuvres lors de sa parution.
Son ouvrage le plus vendu,
Gemmes et Moires (1906), est un recueil de poèmes empreints de lyrisme et de mélancolie, qui explore la quête du sublime à travers des portraits délicats et des descriptions minutieuses de paysages intérieurs et extérieurs.